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L'interprète grec
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15 août 2012

Bienvenue à la zone du plaisir [Interview avec Benedict Cumberbatch]

Auteur : Decca Aitkenhead
Date : août 2012
Source : Radio Times, via Cumberbatched Italy

Sherlock a catapulté Benedict Cumberbatch dans la grande célébrité, et l'acteur le plus recherché à Hollywood en profite au maximum

 

Benedict Cumberbatch sirote ce que je soupçonne fort d'être le thé vert, la boisson de choix des A-listers à Hollywood, qui prennent leur santé - ainsi qu'eux-mêmes, bien sûr - au sérieux. Pendant un moment d'inquiétude, je me demande si la vedette de Sherlock nous a trahi en se transformant en habitant de LA.

« Non ! rit-il. Non, ce n'est que je me comporte bien aujourd'hui. Et en fait, vous savez, ajoute-t-il avec plaisir ; LA n'est pas aussi ascétique que ça. Il y a beaucoup plus d'alcool et de fêtes que je n'avais cru. Il y a des extrêmes partout dans cet endroit, donc on profite des pires excès de tout - l'obsession par la santé, trop d'indulgence, les drogues, tout. C'est le paradis ! »

Depuis que le carton qu'est la série BBC Sherlock a transformé le comédien en superstar il y a deux ans, il a apparu dans les films Cheval de guerre et La taupe, qui ont tous les deux été nominés aux Oscar, il a passé les six premiers mois de cette année à Los Angeles à tourner la suite blockbuster de Star Trek, est sur le point de partir à la Nouvelle-Zélande pour faire Bilbo le Hobbit, et a inspiré un secte global de fans fervents qui s'appellent, sur Twitter, les « Cumberbitches [esclaves du sexe de Cumberbatch] ». Mais l'acteur, qui s'est entraîné dans la manière traditionnelle, a également gagné un prix Olivier quand il a joué sur scène dans Frankenstein au Théâtre National de Londres, et cette semaine, il apparait dans un drame d'époque de grande importance sur la BBC, Finies les parades, une adaptation des quatres romans de Ford Madox Ford, publiés durant les années 1920.

Cumberbatch est peut-être monté en flèche dans la stratosphère de la célébrité, ses pieds sont fermement sur terre. Plus tôt cet été, il s'est passé de la chance de voir Andy Murray en demi-finale à Wimbledon - « ce que fait un A-lister » - pour jouer le rôle principal dans une lecture de Look Back in Anger - une pièce « nouvelle » de John Osborne, écrite en 1956 - à un théâtre à Londres. « Je ne suis pas tout à fait passé à l'ennemi, alors, » dit-il en souriant.

Néanmoins, à 36 ans il est devenu ce que son industrie aime appeler « canon », donc je me demande s'il pense que sa célébrité a pris son temps pour se manifester - ou s'il pense plutôt, « Comment diable est-ce que ça m'est arrivé ? »

(« C'est drôle, d'être un pin-up. Je l'exerce avec un grand sourire »)

« Ni l'un ni l'autre, pas vraiment. J'ai eu des occasions à faire des trucs commerciaux, avant Sherlock. Ce n'est que j'ai choisi, très précisément, de faire ce que je fais. »

Avant Sherlock, Cumberbatch profitait d'une carrière applaudie, si non éclatante, jouant dans des drames télévisés - Tipping thé Velvet [Caresser le velours], Hawking, Small Island - sur scène au théâtre de la Royal Court [Cour Royal] et au Théâtre National, et jouant des rôles secondaires dans des films pour la plupart britanniques - Atonement [Reviens-moi, du roman Expiation], Starter for 10, Four Lions [Quatre lions].

« Pour être honnête, je n'ai pas de regrets, car j'ai bien aimé ce voyage que j'ai fait. Je faisais exactement ce que je voulais faire, je gagnais des rôles géniaux et le respect de mes collègues. Quelques personnes me disaient, 'J'ai bien aimé votre jeu au Royal Court,' mais je poursuivais tranquillement, c'était tout.' » Puis Sherlock est arrivé - et il ne pouvait plus sortir de sa porte d'entrée sans être entouré d'une foule de fans.

« En une seule nuit - je veux dire, c'était simplement extraordinaire. Je me souviens d'avoir eu très peur de ce qui se passait sur Twitter. Je m'attendais sérieusement à ce que quelqu'un descende en rappel d'un hélicoptère jusqu'à ma maison avec une lampe SWAT [GIPN]. C'était genre : 'Ouah, le monde entier s'intéresse à moi - presque jusqu'à l'obsession. Simplement parce que j'ai la trentaine, ça n'enlève pas le sentiment bizarre de manquer de vie privée. Si ça arrive quand on a 25 ans ou 55 ans, ça n'a pas d'importance, à mon avis, c'est toujours très bizarre. Il y a soudainement quelque chose qui manque, et c'est étrange. »

Cumberbatch est ouvert d'une façon si engageante, et agréablement directe, qu'il serait facile d'oublier combien il est célèbre, car ses manières n'ont rien de la méfiance terne d'un produit de Hollywood. Il se trouve à un étape de sa carrière où il a assez de succès pour savoir comment ça sent, la célébrité qui arrête la circulation [des voitures] et incite la folie (« Je ne me décide plus à marcher à travers le centre de Londres le vendredi soir, il faut le dire ») mais il n'en est pas encore assez  las pour cesser de s'en étonner. 

« C'est si bizarre. [Mon ami] James McAvoy se promenait dans Leicester Square et cet homme, un homme grand, l'a soulevé et a léché son visage. Vous pouvez l'envisager ? Et ce n'est pas, ajoute-t-il, commençant à rire, parce qu'il soit petit et il soit idéal de le lécher - il n'est pas une sucette. C'est simplement parce qu'on le voit à la télé. »

Quand Cumberbatch a joué dans Frankenstein sur scène, il a été dérouté quand il a vu les mêmes visages au premier rang, chaque nuit. « Je pensais, c'est bizarre. Et je le leur ai dit, et elles étaient mortifiées. J'ai dit, 'Mais allons, regardez, écoutez-moi comme si j'étais l'un de vous. Parce qu'autrefois je me trouvais dans l'audience, j'avais des obsessions. Mais ceci, ça me dépasse.' » Deux jeunes femmes chinoises a vu la pièce toutes les nuits, sans blague. « Et je leur ai demandé, 'Comment avez-vous le temps ? L'argent ?' Et elles ont dit tout simplement, 'Oh, ce n'est pas grave. Nous vous adorons.' »

Cumberbatch ne s'était pas préparé à sa promotion imprévue à la position de pin-up à Hollywood. À l'écran, il a ce visage que les critiques décrivent plutôt comme « intéressant » que comme beau - mais en personne, il est beaucoup plus beau que je n'avais cru, il me rappelle le jeune Hugh Grant. Je m'étais demandé s'il trouverait le sujet de sa transformation en pin-up un peu délicat, mais au contraire, il éclate de rire.

« Je trouve tout ça hilarant. Quand je regarde dans la glace, je vois les même problèmes que je vois depuis toujours. Je ne fais pas, 'Salut, Brad, tu es beau aujourd'hui.' » Il embrasse sa réflexion imaginaire d'un air moqueur, puis secoue la tête. « Non. Mais tout d'un coup, ça rend les gens fous. Mais je crois, sérieusement, que ça fait partie du travail, car malgré tout, si on me met en ligne à côté de Brad et George et tous les autres, il est plutôt vrai qu'on fait, 'Charmant, oui. Beau, oui. Oh, drôle de tête. Suivant, charmant, oui. Beau, oui…' » Il s'interrompt, riant de nouveau. « Et c'est naturel, non ? Mais j'en suis assez content, car ça m'accorde plus de longévité, du moins, je l'espère. Et ça veut dire que je peux continuer à jouer des rôles particuliers sans qu'on dise, 'Oh, il fait comme Charlize Theron - c'est un beau gosse qui joue un rôle laid.' »

Dans sa vie privée, il doit être un peu bizarre, à 36 ans, de trouver que sa valeur monétaire, d'un point de vue sexuel, a augmenté si rapidement. « Et bien, acquiesce-t-il. Ça vous fait sauter un peu de joie. C'est agréable, on se pavane un peu, c'est amusant. Mais réfléchissez - la vraie réponse à : 'Tu vas réussir à séduire toutes les belles femmes dans la pièce, chaque soirée?' Non. Elles s'approchent de vous et font, 'Oh. Hum, peut-être.' L'important, c'est que je ne peux pas prendre ça au sérieux, car tout ça est filtré par le fait qu'elles sachent beaucoup plus à mon sujet que je ne sais à propos d'elles. Alors ouais, c'est un peu bizarre. Mais on devrait en profiter. J'ai fait beaucoup plus cette année que ce que je me serais prévu. Et ça, ajoute-t-il en faisant son timide, reste tout à fait un secret. » Si seulement le Benedict de 15 ans aurait pu savoir ce qui allait venir, réfléchit-il mélancoliquement. « Si seulement je l'avais su. »

Certains hommes qui sont devenus célèbres éprouvent du ressentiment quand le monde les traitent d'Adonis alors qu'on ne le faisait pas auparavant. « Oui, me voilà, plaisante-t-il, sa voix lacée de sarcasme. Je déteste être un pin-up. Au diable ma beauté et mon succès. Non, je trouve ça hilarant, sincèrement. C'est drôle. Je l'exerce avec un grand sourire. »

Son seul souci, c'est de trouver sa vie privée dans les tabloïds. « Si je m'amuse beaucoup, il est beaucoup plus probable qu'on me voie m'amuser, ce qui donne l'impression que je suis un peu con. Ça m'inquiète un peu. Ça m'empêche de faire, 'Hourra, faisons la fête!' car on sait tout simplement que son comportement sera détaillé sur quelque blog ou tweeds ou aux échos. Avant, quand j'étais anonyme, je ne devais pas me soucier de ce problème. Pourtant, ajoute-t-il avec un chuchotement ironique, je n'avais pas beaucoup à exercer avec un sourire. »

Cumberbatch s'est séparé de sa compagne, la comédienne Olivia Poulet, au début de l'année dernière. Les deux s'étaient rencontrés à l'universités et étaient ensemble depuis 12 ans, alors on a supposé que la relation n'ait pas pu survivre à sa nouvelle célébrité. En fait, dit-il, elle avait suivi son cours jusqu'au bout avant la sortie de Sherlock, et la rupture n'avait rien à voir avec le travail. « Autant qu'on ait conjecturé, 'Oh, c'est typique, c'est le premier amour qui se fait plaquer', et bien, non, putain de merde, bien sûr que non. » Pendant un instant, très court, et rare, il a l'air en rogne. « Mais vous savez, tout le monde s'empare de quelques faits maigres, et puisqu'ils sont obsédés par moi, ils en inventent une histoire fictive. »

Quand même, sa vie ressemble un peu à un drame à deux épisodes - Avant Sherlock, et Après Sherlock.

(J'ai fait beaucoup plus cette année que ce que je me serais prévu)

« Je sais donc qu'il y a des fans de Sherlock qui passeraient deà Finies les parades et qui se gratteraient la tête au début, en se disant, 'Est-ce vraiment ce que Sherlock a fait par la suite?' Parce que c'est un personnage tout à fait différent, dans un monde tout à fait différent. »

Dans une adaptation par Tom Stoppard (à droite) des quatre romans de Finies les parades de Ford Madox Ford, Cumberbatch incarne un aristocrate de l'époque d'Edward VII, plein d'angoisse. Taciturne et torturé, il - à la différence de son Sherlock - ne parle certainement pas à un million de miles par heure. « Il n'y a rien de ces vomissements mentaux hyper-actifs. Je crois qu'on se dirait peut-être, 'Pourquoi est-ce qu'il voudrait faire ça, ce n'est pas du tout comme Sherlock.' Mais voilà exactement pourquoi. »

Et son rôle dans Finies les parades ne sera peut-être pas utile à Cumberbatch quand il doit faire face à son autre souci, le seul, précisément, « Tous ces sentiments anti-bourgeois qui se font entendre. » Ses deux parents sont comédiens - « Je ne suis pas né avec un patrimoine, ni un titre, ni l'argent, ni un derrick » - mais ils l'ont envoyé à Harrow, et en conséquence, il dit qu'on l'a « châtié comme un salaud riche qui provient d'une école privée et se plaigne constamment du fait qu'il ne gagne que des rôles snob ». Puisqu'il est l'un des acteurs des plus doués, intelligents et gentils que ce pays ait produits, je ne suis pas surprise d'apprendre qu'il ne prend même pas la peine de répondre à l'attaque.

« C'est si prévisible, soupire-t-il avec lassitude. Si commun, si stupide. » J'espère tout simplement qu'il n'est pas sérieux quand il ajoute, « Ça me fait penser que j'aimerais déménager aux États-Unis. »

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