Un point de vue : l'appel durable de Sherlock Holmes
Auteur : John Gray
Date : 17 août 2012
Source : BBC
Le détective fictif retient sa prise sur notre imagination, même dans une époque où nous avons perdu notre foi en le pouvoir qu'a la raison de résoudre des problèmes, dit le philosophe John Gray.
Quand l'avenir semble plus incertain que d'habitude, quand il y a quelque chose de troublant dans le présent, il est naturel d'examiner le passé. Est-il pour ça que nous pensons encore une fois au personnage de Sherlock Holmes ?
Dans la brillante réincarnation de la nouvelle série BBC, Holmes utilise le pouvoir de son intellect lumineux pour résoudre des énigmes qui paraissent insolubles. On dit qu'il dépend de la Raison, employant une science de la déduction, qui lui permet d'expliquer des évènements qui ont rendu tout le monde très perplexe jusqu'à maintenant.
Mais ce ne sont pas les méthodes du détective fictif qui nous fascinent. C'est le personnage contradictoire de Holmes lui-même.
Presque 100 ans après la date de la dernière nouvelle sur Holmes, en août 1914, nous avons assisté à une série d'expériences sans succès qui essayaient d'employer la raison.
Ce n'est pas seulement l'effondrement du communisme, suivi de bouleversements dans le capitalisme de marché - qui sont tous les deux des systèmes fondus sur des théories qui étaient censées être étroitement rationnelles.
Dans la vie quotidienne, des systèmes dits infaillibles - des logiciels de sécurité qu'on installe sur son ordinateur à la maison, aux formules mathématiques utilisées dans les fonds spéculatifs pour échanger de vastes sommes d'argent - se sont montrés dangereusement peu fiables.
Du service de santé aux maisons de retraites et aux prisons, les établissements et les services ont été adaptés afin d'obéir aux principes de l'efficacité de la raison. Le résultat manque souvent de sensibilité humaine, et au pire, ce n'est rien qu'une pagaille.
À cause de ces échecs, la foi en la raison a été entamée. L'idée que l'intellect seul puisse nous guider dans la vie, a moins d'influence qu'elle n'a eu depuis des années.
En même temps, Sherlock Holmes - l'un des plus grands symboles du pouvoir de l'intellect - constitue une présence aussi puissante dans notre imagination que jamais. Ça vaut la peine d'examiner cette contradiction.
Ce n'est pas la science de la déduction qui accorde à Holmes son influence sur nous, puisqu'il ne s'en sert pas. Dans Le signe des Quatre, Holmes déclare : « Je ne fais jamais de conjectures. C'est une affreuse habitude, qui détruit la faculté de la logique. » Mais le genre de raisonnement que Holmes emploie dans la plupart des nouvelles de Conan Doyle nécessite pas mal de conjectures.
Nous avons tendance à croire qu'il y a deux types de raisonnement :
- la déduction, où nous avançons, avec une certitude logique, de principes généraux à une conclusion précise, par ex. « tous les cygnes sont blancs ; ceci est un cygne ; il est donc blanc ».
- et l'induction, où nous avançons d'observations particulières à principes généraux, par ex. « tous les cygnes qu'on ait jamais vus sont blancs, donc tous les cygnes sont blancs ».
La déduction est infaillible tant que les prémisses sont vraies, alors que l'induction produit des probabilités que les faits peuvent toujours truquer - par exemple, quand des cygnes noirs apparaissent alors que personne ne les attend.
Le raisonnement qu'emploie Holmes est quelque chose de différent encore, une sorte de conjecture - qui s'appelle parfois l'abduction - qui ne peut offrir aucune certitude ni précise évaluation des probabilités, seulement le meilleur compte rendu des évènements. L'important, c'est qu'on ne peut pas perfectionner ce genre d'inférence en suivant les règles.
« Une fois exclu l'impossible, ce qui reste, aussi improbable qu'il soit, est forcément la vérité. » Là, Holmes décrit ce qu'il appelle « le raisonnement en arrière » - avancer des faits à une explication de ce qui les a produits, par un processus d'élimination.
Il emploie ce raisonnement dans plusieurs de ces enquêtes, mais ce n'est pas cette règle qui explique ses accomplissements étonnants.
Si Holmes peut identifier une séquence improbable dans les évènements, c'est en utilisant ce que Watson décrit comme son « génie extraordinaire par rapport aux menus détails. » Comme dit Holmes à Lestrade, l'agent bûcher de Scotland Yard : « Vous connaissez mes méthodes. Elles sont fondues sur l'observation des bagatelles. »
Holmes remarque des choses que les autres ne remarquent pas, puis - en employant une agilité mentale qui nécessite l'imagination créative plutôt que l'application mécanique de n'importe quel type d'inférence - invente des hypothèses qu'il met, une par une, à l'épreuve.
Ce n'est pas la logique froide, mais un sens extralucide du détail, qui lui permet de résoudre ses enquêtes. « Je ne peux jamais vous mener à réaliser l'importance des manches, dit-il à Watson, de la nature révélatrice des pouces, ou des grandes questions que pose un lacet de chaussure. »
Holmes est doué pour savoir où chercher, poser les bonnes questions et construire des théories pour expliquer ce qu'il a trouvé.
Ce qui est frappant, c'est que Holmes s'appuie sur la conjecture et l'imagination, augmentées et corrigées par l'observation, et un peu par l'inférence. Un physicien lui-même avant de se tourner vers l'écriture, Doyle nous dit que pour créer le personnage du détective il s'est inspiré d'un professeur de médecine qu'il avait connu.
Comme un bon médecin, Holmes fond ses hypothèses sur l'évidence, mais il arrive à ses conclusions en utilisant son jugement. Et ce n'est pas qu'en déduisant qu'il s'appuie sur son jugement. Il est prêt à ne tenir aucun compte de la loi s'il le trouve injuste ou mal placée dans les circonstances.
Comme il le dit à Watson : « Une fois ou deux au cours de ma carrière, j'ai causé plus de dégâts en trouvant le criminel qu'il n'avait fait en commettant le crime. Maintenant j'ai appris à être prudent, et je préfère jouer avec la loi anglaise qu'avec ma propre conscience. »
Avec quelques-unes des qualités d'un décadent de la fin du XIXème siècle, Holmes se tourne vers les recherches du crime pour la même raison qu'il se tourne vers la cocaïne - pour s'empêcher de s'ennuyer.
Mais ce n'est pas qu'un jeu. Il veut que le justice l'emporte, et si c'est nécessaire, il est prêt à ignorer la loi pour assurer que ce soit le cas. Un esclave de la raison, Holmes est également un héros romanesque qui est prêt à désobéir à l'autorité pour défendre son sens moral.
À ce point, nous nous approchons des sources contradictoires de l'influence qu'a Holmes sur l'imagination. D'un côté, il semble dépourvu de sentiments humains - « un sociopathe de haut niveau », comme il se décrit dans la nouvelle série.
Parfois il traite Watson - qui représente les êtres humains en général - avec quelque chose qui n'est pas loin du mépris. Mais il éprouve aussi de la vraie affection pour son ami, et un sens profond de la cruauté aveugle de la scène humaine.
Dans La boîte en carton, publié en 1892, il pose la question : « Quel est le but de ce cercle de misère, de violence et de peur ? Il faut qu'il ait un but, car sinon notre univers n'a pas de sens, et ce serait intolérable. Mais quel but ? Voilà le grand problème de l'humanité, auquel la raison, jusqu'ici, n'a pas trouvé de solution. »
Là, Holmes exprime un souci que partageaient beaucoup à la fin du XIXème siècle. Avec les avances de la science, il semblait qu'on discréditât la religion. Mais les besoins humains auxquels la religion fournissait une réponse - avant tout, le besoin de sens dans la vie - étaient toujours là. En fait, on ressentait le besoin de sens plus fort qu'avant.
Ainsi que d'autres à l'époque, Doyle s'est consolé en tournant vers le spiritualisme - un mouvement qui partageait beaucoup des fonctions de la religion, mais qui prétendait s'inspirer de l'évidence scientifique. Ce dogme rationnel en précédait d'autres, plus militants et politiques. Tous prétendaient avoir trouvé une solution au « grand problème de l'humanité » et l'avoir fait en raisonnant.
À part quelques reliques du rationalisme victorien, qui trouve une étrange source de réconfort dans le Darwinisme, la plupart d'entre nous accepte désormais que la raison ne peut pas donner de sens ou de but à la vie. Si nous ne sommes pas contents du processus de vivre en lui-même, nous avons besoin de mythes, et dans les mythes il y a souvent des contradictions.
Holmes est l'un de ces mythes. Alors qu'il semble trouver l'ordre dans le chaos d'évènements avec des méthodes purement rationnelles, il démontre en fait le pouvoir éternel de la magie.
Un adepte de la logique qui vit en faisant des conjectures, un homme isolé d'autres êtres humains mais qui est poussé par un sens de la décence humaine, Holmes incarne la fiction moderne de la raison - un mythe auquel nous ne croyons plus, mais dont nous nous passons avec difficulté.
Pouvons-nous apprendre à être raisonnable sans trop attendre de la raison ? Ou est-ce que nous avancerons d'un pas maladroit, essayant de transformer le monde avec des principes rationnels qui produisent en fait le chaos ?