Retour de Benedict Cumberbatch dans « Finies les parades »
Auteur : Benjamin Secher
Date : 11 août 2012
Source : The Telegraph
Dans un autre monde que celui de Sherlock Holmes, le nouveau rôle que joue Benedict Cumberbatch à la télé est celui d'un fonctionnaire opprimé
Benedict Cumberbatch est tombé amoureux d'un fonctionnaire qui pèse trop et s'appelle Christopher. « J'aime ses moraux, sa vertu et la bonté qu'il représente, dit-il avec le grand sourire bancal de celui qui est irrévocablement amoureux. Je l'aime bien. Je crois vraiment que Christopher Tietjens est le personnage que je suis le plus heureux d'avoir incarné. »
Tietjens a besoin de tout l'amour qu'on est prêt à lui donner. L'anti-héros de Finies les parades - une série de quatre romans écrits par Ford Madox Ford durant les années 1920, qui dépeint la vie et les relations de Tietjens avant et après la Première Guerre Mondiale, et que maintenant Tom Stoppard adapte en un drame télévisé de 5 épisodes - est peut-être astucieux dans une optique intellectuelle, mais d'un point de vue physique, il est lourd et presque incapable d'articuler l'émotion enfouie dans sous extérieur gauche. « D'après Tietjens, on ne devait pas 'parler', écrit Ford. Peut-être qu'on ne devait même pas penser à ses propres sentiments. »
Le jeu de Cumberbatch, dans cette série ambitieuse produite par la BBC et la chaîne américaine HBO, est ravissant ; il fait preuve encore de son don pour rendre même les personnages les plus curieux énormément humains. Bien que son Sherlock Holmes, le personnage qui lui a accordé son renom et son titre officiel d'idole, partage un esprit un peu cruel avec son Tietjens, autrement les deux personnages ne pourraient être plus différents. Si Sherlock passe net à travers l'écran, à la vitesse d'une flèche, tel un scooter des mers, Tietjens plane majestueusement, avec la grâce d'un paquebot. Là où Sherlock arrive jusqu'à la vérité en employant ce que Cumberbatch appelle son « génie psychopathe de moulin à paroles qui déduit », Tietjens la porte à son intérieur.(1)
Son Tietjens est du genre à étudier l'Encyclopédie Britannica dans le détail, gribouillant des corrections dans le marge, tandis que la nation se pose au bord de la guerre, et que sa femme (Rebecca Hall) - une beauté volatile qui ne cache pas le fait qu'elle couche avec quelqu'un d'autre - lui lance des insultes au petit déjeuner de l'autre côté de la table. « Il essaie de la tuer avec sa douceur, dit Cumberbatch. Ce qu'elle veut de lui, c'est qu'il lui ordonne d'arrêter ses conneries, pas qu'il la surprotège comme si elle était des marchandises endommagées. »
Le département de maquillage a aidé à transformer l'apparence du comédien, teintant ses cheveux, naturellement roux, en blond, étoffant son corps grand et mince, et empaillant ses joues longues et caves de pulpeurs en plastique. « J'ai utilisé Boris Johnson comme modèle visuel, dit Cumberbatch en rentrant son visage anguleux dans son cou et en tirant sur sa mâchoire. « Je voulais le pousser plus loin … mais je crois qu'on était un peu nerveux, au cas où qu'il aurait perdu tout son charme. »
C'est un après-midi morne de juillet, et nous discutons en prenant le déjeuner à un restaurant clair et spacieux à Londres de l'ouest. Cumberbatch parle en phrases de longueur et assurance extravagantes. « La tragédie, c'est que Tietjens et sa femme s'aiment l'un l'autre, mais c'est un amour du mauvais genre, exprimé dans la mauvaise façon, dit-il. Cela aurait tout aussi bien pu être n'importe qui, il n'y a que la bonté divine qui l'empêche. (2)
Le rôle du franc-tireur intellectuel n'est pas inconnu pour Cumberbatch. Il est devenu célèbre dans le rôle du Professeur Stephen Hawking dans un drame de la BBC en 2004, et l'année dernière, il a incarné et Victor Frankenstein et son monstre au Théâtre National, alternant les rôles avec son collègue Jonny Lee Miller. Il ne lui est pas inconnu de jouer le bourgeois britannique non plus. En effet, en ayant incarné autant - ses créations moelleuses dans Starter for 10, Atonement [Reviens-moi, du romanExpiation] et Tinker, Tailor, Soldier, Spy [La taupe] se trouvant parmi les plus mémorables - il dit qu'il avait juré d'éviter à jamais les personnages privilégiés, ayant peur du rôle type, jusqu'à ce que Tietjens s'est présenté, et sa résistance a fondu.
Cumberbatch se souvient toujours du moment, en 2010, où Stoppard est arrivé, imprévu, sur le plateau, au West Country, de Cheval de guerre, le film à grand spectacle sur la Première Guerre Mondiale, réalisé par Steven Spielberg, où Benedict a incarné le chef d'escadron Major Stewart. « On prenait une pause pendant le tournage des scènes de bataille, il pleuvait beaucoup, et Tom ne cessait pas de me dire, 'Vous passez une année remarquable, Benedict, si remarquable.' Puis il tirait sur son Silk Cut [marque de cigarettes] en fixant le sol. C'était très bizarre. J'ai ensuite découvert qu'il n'était pas capable de me regarder en face, car j'étais vêtu de l'uniforme de la Première Guerre Mondiale, et bien que j'eusse les cheveux roux et une moustache pour ce rôle, il voyait alors en moi l'image de Christopher Tietjens. Apparemment, il pensait déjà depuis des années à ce que je joue ce rôle, et avait même proposé mon nom quand on a discuté le projet pour la première fois, quand les commanditaires américains faisaient 'Benedict qui?' » Un éclair de suffisance effleure son visage.
« Je me sentais très misérable, dit Stoppard plus tard, quand je lui raconte le souvenir de Cumberbatch, de leur rencontre sur le champ de bataille. C'était comme si je rencontrais notre Christopher. Mais il y avait encore des obstacles à venir. »
En janvier, l'année dernière, on avait surmonté ces obstacles, et Stoppard, ainsi que Susanna White, la réalisatrice de Finies les parades (et avant, de Bleak House [La maison d'Apre-Vent]), pouvait enfin offrir le rôle à Cumberbatch. À cette époque, la modernisation de Sherlock Holmes, produite à fond les manettes par la BBC, avait fait de lui une grande célébrité aux deux côtés de l'Atlantique, on avait vendu tous les billets de Frankenstein au Théâtre National, et HBO avait cessé de mettre en doute sa participation à Finies les parades pour l'exiger. « C'est un signe qui montre combien tout est devenu bizarre et différent, » dit Cumberbatch, ses yeux pâles scintillants.
À 36 ans, ayant passé plus d'une décennie à poser les bases d'une grande carrière sur scène, à la radio et à l'écran, dans, pour la plupart, ce qu'il identifie comme « les projets un peu bizarre, ésotériques, pas produits à échelle commerciale » qui accorde à un comédien le respect de ses collègues mais peu de célébrité, Cumberbatch est en train de s'établir dans l'industrie du film. Au jour de notre rencontre, il vient de rentrer après avoir passé six mois à l'étranger, à tourner et Bilbo le Hobbit et la suite de Star Trek, réalisée par J J Abrams - deux films dont la grandeur même dépasse tout ce qu'il a fait jusqu'à maintenant. Quand vous lirez cet article, il sera à la Nouvelle-Orléans, incarnant un marchand des esclaves du XIXème siècle, avec Brad Pitt et Michael Fassbender, dans le nouveau film de Steve McQueen, 12 Years a Slave (12 ans en tant qu'esclave). Pour reprendre les paroles de Cumberbatch, « Tout est devenu un peu vertigineux de ces jours.
« La célébrité est bizarre, ajoute-il. Il faut s'en écarter. Les gens voient en vous une qualité que vous ne voyez pas en vous-même. Donc quand on me dit que je suis un pin-up, et toutes ces bêtises, je trouve ça ridicule, niais. Je veux dire, regardez bien ça. » Il désigne son visage de la main. « J'ai 36 ans et toute ma vie j'ai regardé cette même bouillie. »
Né à Londres, fils des comédiens Timothy Carlton et Wanda Ventham (qui a aussi une fille, d'une relation précédente), Cumberbatch dit que son propre désir de devenir comédien « était toujours là, d'une façon ou d'une autre. Je veux dire, pendant quelque temps, j'ai sérieusement caressé l'idée de devenir avocat, mais je crois que c'était plutôt pour me vanter auprès de mes parents que j'en étais capable. » Il a joué dans des pièces au cours de ses années scolaires, débutant à une école pré-préparatoire à Notting Hill [quartier assez riche et culturel de Londres], où il a joué le rôle de Joseph dans la pièce de Noël, et a gagné son premier rire enivrant de l'audience quand il a poussé du bord de la scène la fille qui jouait le rôle de Mary. « Je ne comprenais pas, et je n'essayais pas d'amuser l'audience, dit-il. J'étais simplement furieux à cause de sa complaisance. » Après, il a fréquenté un pensionnat à Surrey, où les profs l'ont poussé sur scène, en partie pour ménager son comportement. « C'était presque une forme de contrôle, pour opprimer mon côté casse-cou, dit-il. J'étais plutôt méchant, je faisais des bagarres, en gros c'était un peu comme dans Just William [série de livres très anglaise, à propos d'un écolier espiègle].
« Ensuite, je suis allé à Harrow, et c'est là que j'ai vraiment grandi. Dans ma première année, j'ai eu la tâche dure - m'étant tout récemment établi comme un joueur de foot et de cricket suffisamment doué - de jouer le rôle de Titania, la Reine des Fées [dans Le songe d'une nuit d'été de Shakespeare]. J'ai suivi ça avec une Rosalind [dans Comme il vous plaira de Shakespeare] que le prof a décrit comme la meilleure depuis celle de Vanessa Redgrave. » Il rit. « J'en ai vu des photos et c'est assez effrayant - j'ai l'air d'avoir été possédé par une femme. »
C'était en jouant dans une pièce à l'école que Cumberbatch a rencontré Rebecca Hall, son amie, qui joue avec lui dans Finies les parades et, plus tôt, dans Starter for 10. Elle avait huit ans et il était dans la même classe que le grand frère de sa meilleure amie [de Rebecca], avec qui elle est allée voir la pièce. « Benedict était l'un de ses garçons, on les rencontre et on voit déjà à quoi ils ressembleront à un certain âge, me dit-elle plus tard, quand nous discutons au téléphone. Il est unique, et c'est le sort des gens uniques : on ne reconnait pas leur talent au début. Il est facile pour les gens de dire, 'Ouah, vous êtes le prochain Johnny Depp.' Benedict n'allait jamais être le prochain qui-que-ce-soit. Il allait toujours être celui qu'il est. »
Près de la fin des années que Cumberbatch a passées à Harrow, le réalisateur Andrew Birkin a tenu des auditions à l'école pour son film du roman d'Ian McEwan, The Cement Garden (Le jardin de ciment), qui s'agit de l'inceste entre des frères/soeurs adolescent(s) [en anglais un seul mot désigne et les frères et les soeurs et le sens n'est pas clair]. On a invité Cumberbatch à faire une audition. « J'étais très pudibond à cet âge, et je me suis dit, 'Et puis merde, je ne veux pas me déshabiller.' J'étais terrifié, je ne voulais pas qu'on voie mon corps, dit-il. Donc je n'ai pas fait d'audition, mais je crois que c'était le moment où j'ai trébuché dans la réalisation que le métier d'acteur pourrait être un métier à longue durée plutôt qu'un passe-temps que j'avais à l'école. »
Ayant quitté Harrow, il est allé à l'Université de Manchester [ville industrielle dans le nord] pour étudier le drame, un détour délibéré de la route à Oxbridge que plusieurs d'entre ses camarades avaient pris. « Ce n'est pas que j'en aurais vu des dures à Manchester, dit-il. Mais je ne voulais pas étendre ma vie d'école privée en allant à la fac. Je voulais moins d'exclusivité, plus de la vie. »
Après Manchester, il est rentré à Londres, s'est entraîné pendant une année à Lamda [école d'acteurs] et peu après, il a commencé à gagner ses premiers rôles, et depuis lors, sa réputation n'a pas cessé d'augmenter. « On ne peut pas prévoir comment ça finira, dit-il. À mon avis, ce qui se passe, c'est qu'on fait son devoir, on se pose, et on observe où on se trouve par rapport aux autres, et on fait, 'Ooh, j'aime ce que fait celui-là, et je crois que je pourrai me pousser jusqu'à ce niveau, et je crois qu'on pourra me prendre suffisamment au sérieux pour me le permettre.' » A-t-il jamais douté de sa capacité d'entretenir une carrière en tant que comédien ? « Ça fait très arrogant, mais je crois que non, dit-il. Je ne suis pas naturellement sûr de moi, mais je savais que peu importe ce que l'avenir m'apporterait, j'allais poursuivre. » Il y a encore des moments, dit-il, où il manque de confiance. Le jour où il s'est trouvé pour la première fois sur le plateau du nouveau film Star Trek, s'ajoutant à une série illustre de grands comédiens britanniques qui ont incarné le méchant dans un blockbuster Hollywood, il avait pendant un moment un sentiment de nager complètement. « Je ne savais pas ce que j'allais faire, et j'ai eu peu de temps pour établir le personnage dans cette franchise, » dit-il.
Le tournage de Bilbo le Hobbit a présenté d'autres défis. Bien qu'il joue deux rôles, un nécromancien et Smaug (un vilain fantastique qu'il décrit, avec joie ouverte, comme « un ver de 400 ans, qui souffle le feu, et habite au centre d'une montagne, en dessus d'un tas d'or, qui est trois ou quatre fois plus grand que l'Empire State Building, et qui sait voler »), il n'a guère rencontré les autres membres du casting. Il a travaillé sur ses scènes avec le réalisateur, Peter Jackson, tournant devant un écran vert ['green screen' - écran sur lequel on insère plus tard des arrière-plans de synthèse], vêtu d'un costume qui capturait ses mouvements ['motion-capture suit' - costume avec des détecteurs de motion, autour duquel on construit plus tard le corps d'une créature fantastique]. « C'est une sorte de combinaison de travail, grise, avec une calotte, un casque digne de Madonna et la peinture de visage, comme celle que portent les aborigènes d'Australie, explique-t-il. On se sent un imbécile dans cette tenue, mais Peter est si gentil que bientôt on l'oublie. »
Il n'a point réalisé toutes ses ambitions. Il ressent un désir ardent de devenir réalisateur, « de pouvoir suivre un projet de sa conception jusqu'à la fin ». Il désire également sa propre famille. « Je veux des enfants depuis mes 12 ans, mais je ne peux pas féconder n'importe qui, il faut que ce soit la bonne personne, » dit-il. J'ai du mal à croire qu'il a du temps pour chercher, de ces jours. « Chercher la bonne personne ? Et bien, il y a toujours un moyen - et je ne parle pas d'Internet, ajoute-t-il en riant. Je veux dire qu'il y a toujours des moments et des rencontres au hasard. Mais il est très difficile de construire une relation profonde en ce moment. En plus, j'avais une relation qui a duré très, très longtemps, de mes 20 ans jusqu'à quelques années après mes 30 ans [avec l'actrice Olivia Poulet, qui joue dans The Thick of It] donc je sais comment ça sent, de chercher la bonne personne, je suppose. Et c'est dur, c'est dur. » Pour le moment, dit-il, il est célibataire.
Je demande s'il se sent coupable à cause des biens matériaux qu'apportent le succès dans le métier d'acteur. « Bien sûr, dit-il. J'ai réussi à une époque où il est très dur de réussir dans notre métier, ce qui est bizarre. Quand on commence à avoir du travail, et on voit ses potes de l'école d'acteurs, on ne veut pas vraiment en discuter, car on ressent un sentiment de culpabilité à l'intérieur, parce qu'ils ne font pas la même chose. Le nombre de personnes de mon âge, plus jeunes, plus jeunes d'une génération entière, qui sont douées d'une intelligence féroce, trop de qualifications, trop peu d'opportunités, qui sont politisées et sans but, ça me perturbe beaucoup. C'est déchirant. Alors il y a une sorte de culpabilité autour du succès.
« C'est drôle, mais ce n'est que très récemment que je me suis senti capable de dire, 'J'ai de l'argent dans mon compte, j'ai le droit d'en profiter.' Mais au début, et même maintenant, en fait, pour être tout à fait honnête, je suis simplement ravi de me faire payer pour interpréter. Mais, ajoute-il d'un air souciant, je ne sais pas si vous devez imprimer cette remarque. Si les producteurs le lisent, ils me sous-paieront la prochaine fois. »
Notes
1 « génie psychopathe de moulin à paroles qui déduit » : Les paroles de BC étaient 'sociopathic motormouth deducting genius' dont la syntaxe est impossible à rendre en français. D'abord, en anglais on peut empiler les adjectifs, parce qu'ils viennent avant le substantif (vous voyez qu'il y en a trois) ; deuxièmement, en anglais on peut utiliser un substantif dans la même position grammaticale qu'aurait un adjectif ('motormouth' est un nom : 'moulin à paroles') ; troisièmement, en anglais, nous utilisons les participes comme adjectifs beaucoup plus librement que vous - Benedict dit 'deducting genius' voire 'génie déduisant' … ce qui ne veut rien dire (à moins que je ne me trompe), mais 'génie déductif' n'est pas ce qu'il veut dire. Donc, en français, il faut changer certains adjectifs en épithètes. J'ai fait ainsi, mais il y a peut-être maintes façons de traduire la phrase et c'est seulement l'ordre grammatical que j'ai choisi.
2 « Cela aurait tout aussi bien pu être n'importe qui, il n'y a que la bonté divine qui l'empêche » une périphrase d'une expression familière, 'there but for the grace of God' (au même sort, sans la bonté divine [je serais allé]).